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#RIP Flash (1996 - 2020)

Macromedia, pardon, Adobe Flash, a donc quitté la scène digitale en ce tout début d’année 2021 [1]. Un peu dans l’indifférence générale.

Il faut dire que depuis la sortie du premier iPhone en 2007 et de son non-support des sites développés en Flash, cette plateforme de création avait cessé de séduire le grand public. Flash n’a jamais franchi la révolution mobile et continuait à vivoter depuis 10 ans sur certaines interfaces professionnelles et de rares sites potaches, supplanté par le HTML 5.0 et les possibilités devenues quasi-infinies des feuilles de style. Aussi Flash était comme ces acteurs centenaires dont la nouvelle du décès surprend [2]. On ignorait finalement qu’il était encore vivant…

Pourtant, il y a bien un avant- et un après-Flash à l’échelle du Net. Et la révolution que le logiciel signé Macromedia/Adobe aura portée peine à trouver sa succession dans un Net d’aujourd’hui peuplé de réseaux sociaux.

La révolution Flash

Pour ceux qui n’ont pas connu l’ère des dinosaures, il est peut-être bon de revenir sur la révolution qu’a été Flash dans l’expérience utilisateur du Net. Le Web des origines, celui de la fin des années 1990, est avant tout un univers textuel. Et si les premières normes HTML autorisent bien entendu l’intégration d’images, il est bon de se rappeler – avec une petite larme de nostalgie – que la logique d’organisation des contenus et des formes tire alors sa logique des machines à écrire plus que des toiles de maître ou de la télévision. On écrit, on trace des tableaux, on inclut des images pour illustration et avec un peu de pratique, on embellit tout cela avec quelques feuilles de style. L’interactivité du Web 1.0, ce sont avant tout des liens qui mènent d’une page à l’autre, et parfois provoquent quelques réactions sur les écrans cathodiques. Merci le Javascript balbutiant.

L’arrivée de Macromedia Flash dès 1996, et surtout son développement poussé à partir de 1999, va ouvrir de nouveaux horizons au développement Web. La logique de présentation de Flash ne vient pas du Web, elle vient du monde des CD-Rom, éducatifs et encyclopédiques. Un monde dans lequel on ne réfléchit pas en page, mais en écran. Un monde où le graphisme est roi, où l’information se fait volontiers visuelle et où l’interactivité va jusqu’au développement de routines de jeux simples. Le grand frère de Flash, c’est Macromedia Director [3], logiciel incontournable de bon nombre de studios multimédias dans années 1990, grâce auquel vous – les plus anciens – aurez pu découvrir Le Louvre [4], les grandes batailles de l’histoire ou les mystères du Machu Picchu.

Avec Flash, le Net s’affranchit de sa logique linéaire. Les images s’affichent en grand écran, les formes se manipulent aisément, l’interactivité devient reine. Avec Flash, le Net devient une réelle expérience multimédia. Bien avant YouTube, les dessins-animés et les cartoons envahissent la toile – souvenez-vous des Badgers [5], de Leak Song [6] ou des Vikings Kittens [7]. Le Net devient un espace de jeu – Yeti Sports, parodie cruelle des jeux olympiques d’hiver, resuscitée depuis sous d’autres formats [8].

Pour les développeurs aussi, Flash change la mise. Le Net sort de la secte des codeurs-intégrateurs et s’ouvre aux graphistes et aux animateurs. Une toute nouvelle caste de travailleurs du numérique qui vont donner aux Web une patte graphique qu’il n’aurait pu avoir sans eux. On a peut-être du mal à se le rappeler aujourd’hui, mais Flash contribue, du moins en partie, à faire du Web un média à part entière. Oui, rien que ça.

Où sont les interfaces d’antan ?

Mais les révolutions n’ont qu’un temps. Flash, émancipateur de la narration et de l’interactivité du Net, n’a pas résisté à la déferlante du mobile. Moitié par lourdeur – oui, les plug-ins Flash était lents et exaspérant, mais ils en valaient la peine ! – moitié pour des questions de sécurité – oui, Flash avait quelques failles, et les hackers n’hésitaient parfois pas copier son fonctionnement pour pirater les PC des internautes – et moitié pour des raisons politiques.

Adobe Flash, l’éditeur de logiciels Adobe ayant racheté la maison Macromedia en 2005, a donc tué Flash le 31 décembre dernier. Et le 12 janvier 2021, l’ensemble des navigateurs du marché – Chrome, Firefox et Safari en tête – ont cessé de supporter les anciennes versions du système, reléguant un pan entier de l’histoire du Net dans l’oubli [9]. Bien entendu, de nombreux frameworks de développement, mêlant différentes technologies, permettent aujourd’hui de créer des interfaces Web dignes du Web d’antan, et même des interfaces plus rapides, plus stables et plus standardisées. Mais le goût de l’innovation et du bizarre qui accompagnait l’extension d’Adobe semble avoir disparu des écrans.

Les réseaux sociaux ont démocratisé le scroll, rendant le balayage du pouce la quasi-seule interface disponible sur les écrans de mobile. D’Instagram à Twitter, de Facebook à LinkedIn, on scrolle à l’infini [10]… et si le format stories a un temps chamboulé les lignes éditoriales, sa copie d’une plateforme à l’autre (Instagram ,puis Facebook, LinkedIn et Twitter, encore [11]) fait que l’on scrolle encore. Le mouvement vertical s’est seulement mué en un mouvement horizontal.

Et sur les écrans d’ordinateur, la domination de WordPress et d’autres CMS – qui a dit PrestaShop ? qui a dit Wix ? qui a dit Drupal ? [12]a fait émerger des interfaces graphiques standardisées, suivant les bonnes pratiques de l’UX et de la performance digitale.

Si l’on voulait être caricatural, on oserait clamer que la dernière innovation des interfaces Web est le swipe [13], cette façon d’accepter ou de refuser un contact adoptée par Tinder en 2012 – huit ans déjà – et adoptée depuis jusque dans les sites médias [14]. Sortie de là, la créativité semble avoir déserté les écrans.

Créativité, où es-tu ?

Et pourtant, le Net d’aujourd’hui permet, plus que jamais, de se risquer au développement d’interface riches et complexes, parfois les seules capables de réellement nous présenter un sujet dans sa complexité, justement. Ces expérimentations existent, mais elles semblent rarement toucher le grand public.

Ainsi, le Lab du New York Times développe depuis quelques années un réel savoir faire en termes d’interfaces innovantes et de webdocumentaires. L’exemple le plus flagrant, et le plus grand public, est sans doute l’analyse complète publiée à l’été 2020 sur l’explosion du port de Beyrouth [15]. Sur une seule page, le quotidien américain utilise des techniques aussi diverses que le découpage vidéo, le timelapse et l’infographie 3D pour faire comprendre les causes et les conséquences d’un évènement au retentissement majeur. Un mix média que n’auraient pas renié les développeurs Flash des années 2000. Le New-York Times est d’ailleurs pionnier dans la représentation infographique et n’hésite pas à décortiquer sa logique de présentation de l’information sur un site dédié [16] . Photos, vidéos, et même réalité virtuelle y ont la part belle, dans ce qu’on aimerait être un des prototypes du Web de demain.

En France, les interfaces conçues par l’Atelier, cellule de veille et d’innovation de BNP Paribas [17], font elles aussi figure d’exemple. Ici, forme et fond se mêlent pour projeter l’internaute dans une thématique et lui faire comprendre ce qu’est réellement l’économie virtuelle [18], ou quels sont les enjeux technologiques de demain [19]. Comme chez le New-York Times, on admirera la maîtrise du propos et l’adéquation souvent parfaite de la forme avec celui-ci. Un travail qui témoigne sans doute d’une réelle cyberculture, une inventivité et une créativité qui puise ses racines dans celles du monde numérique, cybernétique et science-fiction en tête.

Ces exemples montrent en tout cas, que Flash mort, on peut encore espérer un Web créatif et multimédia.

Remettre l’innovation au cœur du Web

Alors que certains nous proposent – très sérieusement – un avenir digital dans lequel la réalité virtuelle et les interfaces vocales auront disrupté les écrans d’ordinateur, et à l’heure où, Covid-19 oblige, le Net et ses interfaces prennent une part toujours plus importante dans nos vies, peut-être est-il temps de remettre un peu de la créativité de Flash dans nos pages Web.

Pour surprendre, donner envie de consulter d’autres contenus que les sempiternels fils des réseaux sociaux et nous faire découvrir l’information autrement.

Et si on remettait l’innovation au cœur des interfaces, pour un Web plus enthousiasmant ?

Tom Cruise face à ses écrans dans Minority Report

Réfléchissez bien… Faites le tour des films et séries de science-fiction que vous avez vu au cours des dernières années. N’ont-ils pas un point commun ?

Bien sûr que si : les écrans transparents ! Regardez bien, ils sont partout !

C’est une gigantesque interface transparente que manipule Tom Cruise afin de prévenir les crimes dans Minority Report. C’est une interface tactile invisible qu’utilisent Tony Stark ou Black Widow pour mettre au point les tactiques d’attaque des Avengers. Et ce sont encore des écrans transparents qui permettent d’explorer la planète d’Avatar ou de contrôler les robots-boxeurs de Real Steal.

Aussi certainement que les voitures volantes marquaient la science-fiction des années 1980, l’écran transparent est aujourd’hui la signature du futur dans l’imaginaire collectif.

Mais dans la réalité, où en sommes-nous de ces interfaces transparentes ?

On a beau fouiller salles de bains et bureaux, si la révolution « tactile » a bien eu lieu, les écrans transparents n’ont pas encore envahi notre quotidien.

Ce n’est pourtant pas la technologie qui est en cause. Si l’on en croit les fabricants de tous bords, les interfaces transparentes sont aujourd’hui à portéé de… doigts. Des preuves, les interfaces tête haute ont commencé à équiper les voitures depuis quelques années. Elles permettent notamment de suivre la vitesse de son véhicule sans pour autant quitter la route des yeux, et surtout sans obstruer la vue du conducteur. De nombreuses marques, dont Jaguar ou Range Rover, ont travaillé à des affichages plus évolués, permettant d’afficher différentes informations sur l’environnement (les angles morts notamment) ou de substituer le pare-brise à l’écran du GPS. Mais on ne parle là que d’affichage, pas réellement d’interactivité.

Mais quand il s’agit de « cliquer » ou de manipuler des objets sur une surface transparente, le pare-brise n’est sans doute pas le meilleur lieu d’expérimentation, loin s’en faut. Alors, on imagine des vitres interactives à l’arrière du véhicule, sortent de tablettes transparentes permettant aux enfants de dessiner ou de zoomer sur le paysage lors de longs trajets. Toyota travaille notamment à ce concept depuis 2012 , sans qu’on l’ait vu pour l’instant dans nos campagnes. Même le célèbre MIT s’est penché sur cette révolution .

S’il faut parler d’interfaces « vitrées », la révolution a pour l’instant plutôt lieu dans la salle de bain. Les miroirs connectés ont été l’une des grandes innovations du CES 2019 à Las Vegas. Le principe est simple : à l’instar d’un iPhone, les miroirs sont connectés à des stores d’application qui permettent de vérifier les dernières actualités, la météo ou les notifications des réseaux sociaux tout en se brossant les dents. Cela ne garantit pas forcément une bonne hygiène bucco-dentaire, mais permet sans doute d’éviter que son Samsung Galaxy ne tombe malencontreusement dans le lavabo. Les tutoriels commencent même à fleurir sur YouTube, expliquant comment transformer un ordinateur Raspberry Pi ou une borne Alexa en « miroir intelligent ».

Consulter la météo ? On est quand même loin de Minority Report.

Et c’est peut-être que finalement la transparence n’est pas à chercher du côté des écrans. A bien y réfléchir, la technologie la plus prometteuse en termes de transparence n’est pas le verre… mais les projecteurs et les hologrammes. Et là, certaines expériences sont impressionnantes. On pensera, tout d’abord, aux écrans projetés des montres connectées, comme le Cicret Bracelet développé par une startup française et qui transforme votre avant-bras en un écran de smartphone. On pourrait également penser aux tests effectués par quelques entreprises, comme Thyssenkrupp, pour faciliter les opérations de maintenance de ses équipes. Equipés de casque Hololens de Microsoft, les opérateurs de ce fabricant d’ascenseurs peuvent ainsi voir, en superposition de leur intervention, les instructions de maintenance nécessaires.

Et pour compléter cela, on pensera enfin à Soli, le projet de Google destiné à interpréter nos gestes et à les transformer en commandes pour les smartphones. Après tout, nous utilisons déjà des interfaces gestuelles dans les jeux vidéo. Elles y sont simplement un peu moins sophistiquées. Alliée à des hologrammes ou à un écran projeté, on s’approche doucement de Minority Report.

Concrètement, elle est où la transparence ?

Les technologies de la transparence, plus ou moins avancées, sont donc là. Pourquoi, alors que les prototypes évoqués ici datent pour certains de 2012, ne vit-on pas au quotidien dans un univers digne d’Iron Man ?
En fait, en l’état des usages, il y a aujourd’hui peu de chance que nous voyons débarquer des écrans transparents sur nos smartphones et ordinateurs.

Pensez-donc à la façon dont vous utilisez aujourd’hui ces écrans : Netflix ? Instagram ? Et des emails professionnels ? Comment réagiriez-vous si le clavier sur lequel vous tapez vos SMS laissez voir votre pantalon ou le sol du métro ? Si l’écran de votre TV 4k prenait légèrement la teinte de votre papier-peint plutôt qu’un noir franc pendant les scènes de nuit des meilleures séries d’horreur ? Cela ne semble pas pratique. Car si les technologies existent et font vibrer les salons de l’innovation, nous n’avons aujourd’hui pas l’usage pour les écrans transparents. Nous voulons avant tout de belles images, et cette course à la qualité n’est compatible qu’avec un environnement visuel totalement maîtrisé : un fond noir ou un fond blanc. Ici la transparence n’est pas de mise.

Reste que les expériences de Jaguar, Toyota ou Tyssenkrupp ouvrent la voie à des usages précis : l’information ou la formation professionnelle dans un cadre maîtrisé, l’assistance à la conduite ou à la manipulation… En fait, des usages cadrés et souvent professionnels où les écrans ne doivent pas « distraire » une opération délicate.

Dans ces usages, la transparence fonctionne en fait déjà. La science-fiction s’est finalement moins trompée sur ça que sur les voitures volantes.