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Dans une année 2020 riche en évènements et en rebondissements, une question se fait de plus en plus saillante : celle de la construction d’un « Numérique positif ».

Alors que la place des outils digitaux – du smartphone aux réseaux sociaux – ne se pose plus, celle de leur impact et de la façon d’en tirer le meilleur se fait de plus en plus urgente. Face aux manipulations, aux théories conspirationnistes, aux harcèlements et à l’impact écologique, quelle est la responsabilité et les actions possibles des acteurs du numérique ? Comme imaginer et bâtir ce meilleur ?

La réflexion qui suit se base sur de nombreuses lectures faites cette année, dont particulièrement : Ruined by Design de Mike Monteiro (2019) et Le Design des choses à l’heure du numérique de Jean-Louis Fréchin (2019). Décryptage.

Parler de Design ou d’UX ?

Mais avant de s’attaquer au fond du problème, une petite précision de vocabulaire… Si Mike Monteiro et Jean-Louis Fréchin abordent tous les deux le sujet de la responsabilité du Design dans la société et l’avenir de la planète, ils ne donnent pas le même sens à ce mot, différence de culture oblige. Jean-Louis Fréchin le rappelle d’ailleurs très bien dans l’ouverture du Design des Choses : l’origine du mot Design est complexe, et son sens a été filtré par bien des biais et des cultures. D’abord Italien, puis Français et Anglais aux XVIIIe et XIXe siècles, Allemand à l’aube du XXe siècle et Américain dans sa seconde moitié, le terme regroupe une foule d’imaginaire.

Dans Le Design des Choses, on parle de Design au sens européen, de la pratique issue à la fois de l’art et de l’architecture, qui vise à imaginer et concevoir des produits ambitieux, portant non seulement un usage, mais aussi une vision de société.

Dans Ruined by Design, Mike Monteiro lui aborde le Design sous son aspect américain issu des Trente Glorieuses et de la société de consommation née pendant la guerre froide. Un Design apporteur de solutions, répondant à un problème posé, et favorisant avant tout l’attractivité des produits et donc la consommation. Un Design qui trouve son expression la plus protocolaire dans les méthodologies UX qui fleurissent au sein des entreprises.

Un Design qui imagine d’un côté, un Design qui répond de l’autre. Des visions pas forcément opposées, mais qui, logiquement, apportent des réponses différentes à la problématique de la responsabilité sociétale et écologique du numérique.

Celui qui dit non

Ruined by Design, Mike Monteiro, auto-édition.
Ruined by Design, Mike Monteiro, auto-édition.

Commençons par Mike Monteiro. Dans Ruined by Design, il partage un long article de blog de 200 pages. Un texte à charge contre les GAFA – Facebook et Twitter en tête – et contre les usages abusifs du numérique aujourd’hui. Et ces charges sont lourdes : on pense d’abord à la responsabilité politique des plateformes sociales, notamment lors de l’élection de Donald Trump ou du referendum anglais sur le Brexit. Mais On parle également du refus de filtrer certains propos sur les plateformes sociales, de l’ensemble des biais qui existent aujourd’hui dans les algorithmes et aussi de l’impact environnemental de la consommation numérique.

Derrière ces filtres, ces biais, ces plateformes, il y a des designers – au sens américains – qui dessinent des réponses à des problématiques données. Ces problématiques étant le plus souvent « Comment gagner plus d’audience ? » ou « Comment gagner plus d’argent ? ». Aujourd’hui, un UX designer éthique peut-il encore, honnêtement, supporter et contribuer à ces plateformes ? Pour Mike Monteiro, la réponse est claire : c’est NON.

Mike Monteiro définit le rôle du designer comme celui d’une vigie, d’un gardien. Le designer est celui qui doit refuser les projets dont l’impact est négatif – pour la société, pour les individus, pour la planète – dénoncer ceux-ci et les rendre impossibles. La force du designer est sa capacité à refuser d’apporter les solutions quand la question posée n’est pas éthique, juste, honnête.

Celui qui imagine

Le design des choses à l'heure du numérique, Jean Louis Fréchin chez FYP.
Le Design des choses à l’heure du numérique – Jean Louis Fréchin, FYP.

Mais est-ce qu’aujourd’hui, dire non est encore suffisant ? Mike Monteiro milite pour la prise de conscience globale d’une industrie face à ses responsabilités et appellent à quitter, boycotter, ces géants menaçant la société humaine. Même si chaque goutte d’eau compte, c’est oublier aussi un peu vite qu’il y aura toujours quelqu’un pour endosser ce mauvais rôle. La logique du « NON » a ses limites, c’est les « OUI » des autres.

Dans Le Design des Choses, Jean-Louis Fréchin repose la question du rôle et de l’ambition des designers dans leur définition historique issue de la Renaissance italienne. En résumé, au risque d’être caricatural, le designer européen n’est pas là pour apporter des solutions, mais pour imaginer des possibles. À la différence de son homologue américain présenté par Mike Monteiro, il ne répond pas à des questions imposées, à un cahier des charges mais crée des systèmes entiers, dans leurs dimensions à la fois pratique, artistique mais également sociale et désormais environnementale.

Le designer de Jean-Louis Fréchin est un imagineur qui doit non seulement apporter des solutions pratiques, mais également imaginer, définir l’avenir vers lequel il veut tendre. Une approche qui demande des compétences complexes, un mélange de sensibilité et de capacité à produire, un croisement des héritages de l’art et de l’artisanat. Bref, un retour aux sources du Design européen.

Rien ne se gagnera seul

Mais face à l’urgence qu’il y a à bâtir à nouveau un Numérique positif, combinant à la fois les idéaux peut-être un peu naïfs des débuts et les aspects pragmatiques de la sphère économique digitale, y’a-t-il réellement opposition entre le Designer-qui dit-non et le Designer-qui-imagine ?

Aucun combat, surtout les plus complexes, ne se gagne sur un seul front. Et si l’on veut demain s’opposer à certains des modèles portés par les GAFA et dénoncés presque unilatéralement aujourd’hui, il faudra à la fois avoir le courage de refuser – d’utiliser et de concevoir – certaines solutions et l’imagination d’en créer de nouvelles. Combiner engagement et création, pragmatisme et idéal.

Notre rôle à nous, acteurs du numérique, est désormais d’assumer les deux combats. Il nous faut refuser, dans un souci d’éthique, les solutions qui nuisent aux individus, à la société, la planète et pointer du doigt ces dérives dès qu’elles se présentent, dans un brainstorming, un atelier, une co-construction. Cela nous impose de penser plus loin les impacts de nos projets, de nous interroger sur la consommation carbone d’un bouton vert ou de l’emprise mentale des applications que nous concevons. Et de passer tous nos chantiers à ce filtre. Éprouvant, mais nécessaire.

Mais notre rôle est également de lever le nez de nos claviers pour voir plus loin que chaque projet individuel pour imaginer de nouveaux usages, de nouveaux objets, de nouveaux langages du design qui génèrent à la fois un imaginaire, un nouvel enthousiasme et de l’appropriation. Il est temps de sortir le nez des seuls indicateurs de performance pour voir plus grand. Notre monde le mérite.

De quelque côté du Design que vous vous sentiez, dîtes-vous que pour un digital plus responsable demain, on aura besoin de tout le monde !

Le Net a envahi notre quotidien, mais il doit encore évoluer pour devenir plus utile, mais aussi plus responsable.

De terrain de jeu pour geeks, Internet est devenu incontournable dans nos vies. Mais, alors qu’il y a 20 ans on se félicitait de l’ère d’ouverture culturelle et de partage qu’il allait provoquer, on l’accuse aujourd’hui de nous surveiller, travestir la vérité et de manipuler l’opinion.

Les technologies ont évolué à grande vitesse mais le Net pourtant n’a pas changé. Si on est passé du mail au snap, de la page Web à la story… les possibilités de rencontre, de partage, de découverte restent là, portées par des internautes friands de contacts et d’interactions.

Aujourd’hui comme hier, les outils digitaux rapprochent les utilisateurs, facilitent l’accès à la connaissance, améliorent l’expérience – et parfois la vie – des humains. Le monde connecté n’est peut-être pas féerique, mais il est loin d’être l’obscure dystopie qu’on dépeint souvent.

En 2020, les agences digitales doivent, plus que jamais, remettre à l’honneur un Digital utile et responsable, tout en gardant à l’esprit son impact sur les utilisateurs et sur la planète.

Avec leurs clients, elles peuvent développer des services réellement utiles aux internautes, citoyens, consommateurs ou collaborateurs. Elles doivent accompagner ces mêmes clients dans la maîtrise des enjeux du monde digital, l’appréhension de ses dimensions environnementale et sociétale, et l’identification de ses dérives possibles.

Être agence digitale en 2020, ce n’est plus seulement faire, c’est surtout faire grandir.

Aujourd’hui une agence digitale doit accompagner les marques pour une réelle démarche RSE intégrée : dématérialiser, mais aussi penser à la fin de vie des outils et des campagnes, aux données stockées sans raison ou aux sites qui ne sont plus visités. Se poser la question des bénéfices à long terme du remplacement de catalogues par des sites qui fonctionnent H24, pour des exploitations souvent ponctuelles. S’interroger sur les impacts et bilans carbone de ces outils, que peu considèrent aujourd’hui.

Une agence digitale, plus qu’aucune autre, doit questionner l’expérience client globale et créer des connexions utiles, fluidifier les démarches. Où est la priorité aujourd’hui : déposer 40 cookies sur son site marchand ou gérer au mieux les files d’attente ?

Une agence digitale doit accompagner la mise en oeuvre, mais surtout conseiller la stratégie de moyens. Plutôt qu’une nouvelle expérience de réalité virtuelle, n’est-il pas plus responsable d’investir dans une application de formation à la sécurité ? Et mieux servir l’engagement responsable de la marque et au final son image et ses ventes ?

Au-delà de leur expertise technique, les agences digitales doivent être des partenaires humains et responsables, et être aux premiers rangs pour construire un digital bénéfique pour tous.