Il y a 25 ans, quand Internet est doucement devenu populaire, une large majorité de ses enthousiastes y voyait le plus grand terrain de jeu de la planète. On l’imaginait comme une espèce de gigantesque bac à sable dans lequel chacun pourrait s’essayer à partager, construire et se créer un petit univers, à son image.

On apprenait alors le HTML [1], on piratait – chuuut ! – Photoshop [2] pour retoucher nos photos ou créer rapidement des effets de halos. On cherchait un hébergement – gratuit si possible [3] – pour ces quelques pages, et partageait ainsi notre passion pour les santons de Provence ou les R5 tunés.

Webmonkey, la plateforme qui a permis à de nombreux internautes de découvrir et comprendre le HTML

Back in 1998 : Webmonkey, la plateforme qui a permis à de nombreux internautes de découvrir et comprendre le HTML

Les 30 ans du Web au début du mois de mars a été l’occasion pour les plus anciens des geeks de se remémorer leurs premières créations digitales [4]. Si celles-ci n’ont laissé aucune trace dans l’histoire de l’esthétique, elles ont tout de même forgé l’imaginaire d’un internet terreau de la liberté d’expression.

Lost in Creativity

Aujourd’hui, si l’esprit de liberté n’a pas réellement disparu, celui de la créativité a peut-être changé de trottoir. C’est que beaucoup de révolutions sont passées par là. Du HTML, on est passé aux blogs, plus faciles à maîtriser et nombres d’internautes ont découvert la liberté de parole via les Skyblogs [5] et autres Tumblr. Puis sont venus les réseaux sociaux, Facebook et Instagram en tête, qui ont définitivement permis à tout le monde de profiter des 15 minutes de célébrité promises par Andy Warhol [6] … mais de façon fractionnée, par tranche de 3 secondes.

Si les réseaux sociaux ont eu le mérite de démocratiser l’expression de chacun – on fermera les yeux le temps d’un article sur les travers de cette démocratisation – ils ont malheureusement appauvri le terrain de jeu des origines. Rien de moins créatif qu’un Facebook : on y poste simplement la photo ou la vidéo qu’on vient de prendre sur son smartphone. On y rediffuse les mêmes GIFs et les mêmes « bonnes idées » qu’on a déjà vu des dizaines de fois.

Trolltunga, en Norvège, symbole de l’uniformisation du voyage que provoque Instagram

Rien de moins créatif qu’un Instagram. On y suit les mêmes palettes de couleurs et les mêmes compositions à longueur de repas et de voyage [7]. Et s’il reste enthousiasmant de suivre quelques artistes ou quelques comptes particulièrement bien inspirés, il faut bien admettre qu’aujourd’hui le contenu partagé sur les réseaux sociaux crée plus d’ennui qu’autre chose. Oui, on a de plus en plus souvent l’impression d’avoir fait le tour du Web [8].

La faute à quoi, la faute à qui ? Au manque d’idées global de l’humanité ? Un peu trop facile… la créativité se nourrit aussi des outils disponibles et pour la majorité des contributeurs digitaux, ces outils se résument au smartphone qu’ils dégainent de leur poche 150 par jour [9]. Quand le seul outil que l’on possède est un copier/coller, toute création est un copier/coller.

Digital is the New Normal

C’est que l’univers digital est aujourd’hui devenu banal. Plus de la moitié de l’humanité a accès à Internet, les principaux réseaux sociaux comptent plus d’un milliard d’utilisateur chacun [10]. En janvier 2018, les Français passaient en moyenne 1h22 sur les réseaux sociaux [11]… Quand un outil est à ce point entré dans le quotidien des gens, il cesse d’être un terreau créatif pour devenir une commodité.

 

Encore sur votre smartphone ?

On se sert du Net pour faire ses courses, rencontrer l’âme sœur, commenter les émissions de télévision, payer ses impôts ou écouter le dernier album d’Andrew Bird [12] en écrivant un article qui parle de créativité et d’Internet [13]. Bref, on s’en sert au quotidien soit pour travailler, soit pour ses loisirs, soit pour se rendre la vie un peu plus facile… mais plus rarement pour créer.

Et pourtant, l’espace digital est aujourd’hui encore l’un des plus beaux terrains d’expérimentation que l’on puisse imaginer. Mais Il n’est plus seulement question de créer des sites internet…

L’ère des nouveaux bricoleurs

En 2019, et depuis quelques temps, c’est avant tout l’imbrication croissante du « virtuel » et du « concret » qui est intéressante. L’émergence des technologies telles que réalité virtuelle, commandes vocales, Internet des Objets… et plus loin Intelligence Artificielle, ouvre finalement plus de portes que le Web initial n’en laissait entrevoir.

Roy Allela, inventeur kenyan, a mis au point un gant capable de traduire le langage des signes en "paroles" pour aider à la communication des personnes malentendantes.

Roy Allela, inventeur kenyan, a mis au point un gant capable de traduire le langage des signes en « paroles » pour aider à la communication des personnes malentendantes.

La fin des interfaces informatiques permet l’émergence de nouveaux bricoleurs, moins préoccupés par la propagation du savoir que par l’interaction des outils avec les humains. L’homo-numéricus est passé en une décennie du rêve de savoir universel à l’imaginaire d’un Digital for Good où chacun peut devenir un artisan du numérique. En résultent des expérimentations aussi variées que des prothèses connectées [14], des traducteurs de langage des signes [15], ou plus modestement de petites boîtes à musique [16].

Bien entendu, l’envie de créer, de propager et d’expérimenter n’a pas disparue : nombre de bricoleurs travaillent déjà quotidiennement à créer des objets et des utilités numériques… mais à l’heure où la politique et la société se concentrent avant tout sur les start-ups et le business, ne serait-il pas bon de retrouver les idéaux des débuts, de rééquilibrer les discours et de faire de cette énième révolution numérique un grand terrain de jeu plutôt qu’une place de marché ?

C’est d’autant plus facile que les savoirs numériques, accessibles à tous, sont légions et que depuis deux siècles il a rarement été possible d’avoir autant de matériel d’expérimentation à disposition. Ordinateurs à bas-prix, technologies open-sources, impression 3D… les techniques sont là pour permettre une prise en main rapide, par tous, des possibilités « digitales ».

Une sorte de Révolution artisanale.

Alors créons, expérimentons, prototypons !

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